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Maïa Kanaan-Macaux: « Faut-il être des pages blanches pour être en capacité de voir la souffrance et tendre la main? »

En mai dernier, j’ai eu l’opportunité de m’entretenir avec l’autrice.

Pendant près de 45 minutes nous avons pu échanger sur son roman, les personnages qui le composent et surtout sur la situation catastrophique des migrants.

Voici la retranscription de cet entretien. Ma chronique de son roman « Les exilés » publié par les éditions Julliard est disponible ICI.

Bonjour Maïa! C’est un plaisir de pouvoir discuter de votre roman « Les exilés » avec vous. Je ne suis pas journaliste, je suis institutrice de formation. Le personnage d’Isabelle, professeur de français m’a donc interpellée. Comment en est-elle arrivée à fuir? Je me doutais qu’il y avait une motivation…

Il fallait qu’il y ait une motivation. L’enseignement est un métier de sens, un métier de vocation. Pour qu’Isabelle soit en rupture comme cela, il fallait qu’il se soit passé quelque chose de grave.

Votre livre est un très très beau roman sur l’exil. Nous avons vu beaucoup d’images fortes sur la situation des migrants. Il y a quelques mois, il y a eu le flot d’Ukrainiens. Avant cela, il était question d’ arrivées massives en Méditerranée qui ne doivent pas avoir cessées mais dont on ne parle presque plus. Comment en êtes-vous arrivée à écrire sur ce thème?

J’ai rencontré des mineurs non accompagnés. J’ai longtemps vécu à Paris, dans un quartier où nous avons vu arriver des hordes de réfugiés. Ils vivaient à la rue, sur le périph’. C’étaient des bidonvilles. A un moment, c’était vraiment très impressionnant.

J’y ai vu des gens qui me semblaient très très jeunes. A ce moment-là, j’étais incapable d’aller vers eux car. Il faut le dire franchement, ça m’effrayait. Je ne savais pas par où le prendre. J’avais l’impression qu’ils étaient très nombreux. Il y avait des associations qui faisaient des choses mais moi, j’étais tellement accaparée par ma vie que c’était juste très compliqué pour moi de voir ça sans agir. Mais voilà, comme on fait souvent, on passe quand même à côté et on continue son existence.

Puis, je suis arrivée dans une plus petite ville avec un réseau fort et au moment du confinement, on nous a appelé en nous disant qu’il y avait des jeunes mineurs non accompagnés, mis à l’abri dans un hôtel. On nous a demandé si nous étions d’accord d’en parrainer un. Ils allaient être isolés pendant longtemps. Le confinement allait durer. Ils n’auraient plus de contacts avec l’extérieur. Est-ce que nous serions prêts à en prendre un en charge et à lui enseigner le français?

Donc via Whatsapp, j’ai envoyé au gamin un livre et nous avons travaillé par écrans interposés. Je me suis ainsi improvisée institutrice ou professeur de français. De ces rencontres quotidiennes est né une relation. Quand le confinement s’est terminé, il avait bien appris le français. Il avait fait beaucoup de progrès. Il est venu à la maison. Il a rencontré nos enfants. Je me suis un peu battue pour qu’il aille à l’école. J’ai envoyé des courriers.

Ensuite, on a dit à ce gamin, qui avait été mis à l’abri par le juge des enfants, qui avait été confié à l’aide sociale à l’enfance, que le département avait fait appel de la décision du juge. On lui a demandé ses papiers. Il a du aller à la police des frontières. Il était effrayé. Il s’est enfui.

Le livre est né de ce traumatisme. Du fait qu’un gamin de 15 ans, qui commençait à se sentir bien à un endroit, qui avait noué des relations, qui avait trouvé une formation, a été obligé de fuir à nouveau. Cette situation était insupportable. La seule chose que je savais faire pour dénoncer cet état de fait était d’écrire un livre. J’ai décidé d’écrire ce livre.

En face d’Ibrahim, puisque le roman est construit comme une sorte de double voix, j’ai donné une voix à cette femme, Isabelle, qui est tout à coup capable de voir parce qu’elle sort de sa propre existance. C’est la rencontre de ces 2 personnes, l’amitié, voir le lien de filiation qui va naître entre eux et comment l’un, l’autre, ils vont s’aider. Ce livre est le reflet de tout ce que nous apporte le fait d’ouvrir notre porte.

Toute l’humanité qui nous aide à nous relever dans les moments les plus sombres de nos vies et que nous avons tendance à oublier?

C’est ça! Le sentiment de donner du sens. La richesse de connaître une autre culture, de se pencher sur un pays que l’on ne connaissait pas, de découvrir pourquoi et comment on part. De revenir sur nos conditions, notre existence où l’on se plaint beaucoup. Prendre la mesure, quand même, à l’échelle de la planète du fait que l’on a le droit à l’éducation, à la santé, le droit au chômage…

En refermant le livre, je me suis dit que c’était dingue parce que moi, maintenant, européenne, si j’ai envie de faire un tour du monde, avec mon passeport, je vais partout. Quasi aucun pays ne me fermera ses portes. On va certainement me dire, au bout d’un moment, que je suis restée assez longtemps sur le territoire. Si je n’abuse pas, jamais personne ne me traitera comme Ibrahim est traité.

Exactement. Nous pouvons aller partout et eux, ne peuvent aller nul part. C’est vraiment l’idée de mon roman. Quand les migrants sont en danger, personne ne va les secourir, alors que pour nous c’est une évidence.

Totalement, alors que les mineurs sont censés être protégés par la convention des droits de l’enfant ratifiée par la Belgique et la France.

Tout à fait. L’aide à personne en danger est quelque chose qui ne peut pas être remise en cause. Pourtant, ça l’est. Je voulais revenir sur cela. Je voulais également revenir sur ce qui fait que nous avons tous ces droits mais qu’ils ne sont que pour nous et pas pour les autres. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas là-dedans.

Le fait qu’Ibrahim n’ait pas de papiers est déterminant dans la manière de le considérer.

L’Afrique ne fonctionne pas comme l’Europe. L’état civil est souvent inexistant. Ibrahim est donc inexistant comme beaucoup de gamins qui viennent des campagnes. Comment vous faites quand vous n’existez pas? C’est juste ça. Il n’existe pas.

Le titre est au pluriel. Le lecteur comprend très vite qu’il n’y a pas qu’Ibrahim qui vit un exil. Isabelle l’est aussi. Plus tard dans le roman, Jean apparait. Jean, lui aussi, est un exilé volontaire. Vos trois personnages vivent trois sortes d’exils différents. Pensez-vous qu’il y ait encore d’autres formes d’exil?

Je pense qu’il y a des moments dans la vie où on se sent comme un exilé. Nous avons l’impression d’être contraint de regarder, de partir ailleurs et de voir les choses autrement. Il faut du courage pour ça!

Ce que fait Isabelle est courageux. On pourrait dire qu’elle exagère…Elle quitte son mari. Mais ce qu’elle veut, c’est les sauver. Elle veut vivre, elle veut le laisser vivre. Elle sent bien qu’ils vont mourir tous les deux dans cette douleur. Il n’y a pas d’autre issue. La seule est de partir.

Je la trouve très courageuse. Il est rare d’avoir ce courage. Ce courage ouvre des portes à une nouvelle vie, un nouveau regard, de nouvelles personnes. C’est pour cette raison que même si le sujet est très dur, je voulais qu’il y ait de l’espoir.

L’Homme est toujours en capacité de se réinventer tant qu’il le peut. Parfois ça vaut la peine d’oser.

Pour moi, Jean n’est pas tant exilé que ça.

Je voyais un exil dans sa solitude. Il vit en communauté sans vraiment y être.

C’est vrai. Ils sont tous les trois solitaires, même tous les quatre car Marie aussi. Chacun a à sa manière un côté revêche.

Surtout Marie! Moi qui ai enseigné longtemps, je sais que certains enfants sont déjà comme cela petits avec le franc-parler. Ils n’hésitent pas à te remettre à ta place. Ils ont la vérité de l’enfance.

Marie a une douleur de petite fille. Elle a vécu, elle aussi, quelque chose de dur. Le livre parle de personnages qui sont dans une forme de solitude. IIs cherchent à reconstituer un cercle, une famille. Ils créent la famille que l’on se choisit.

J’avais envie de dire les choses de façon crue, de raconter ce qu’est l’exil, les difficultés de l’exil. J’avais envie de faire un livre qui soit lumineux.

D’où le choix du midi et de sa douceur pour ceux qui sont du Nord?

Pour Isabelle, oui! Elle veut aller à un endroit qu’elle ne connait pas. On se rend compte que dans son imaginaire, le Midi est un lieu où elle a déjà été et que c’est un souvenir positif. Nous sommes tous constitués de choses invisibles, de nos madeleines, de moments précieux et protégés qui nous ont fait du bien. Inconsciemment, nous allons vers ça. C’est intéressant!

Ce qui m’intéressait aussi était que nous soyons à proximité de la frontière italienne par laquelle beaucoup de migrants arrivent. La vallée de la Roya est un territoire à part. Il est isolé. C’est une terre d’accueil. Il y a eu une tempête terrible qui a fragilisé ses habitants. L’idée pour moi est que la force vient aussi de nos fragilités. Chacun de mes personnages, plus ou moins difficilement, essaie de se réinventer. C’est très vivant.

Chaque personnage bascule à un moment ou l’autre du récit. Au niveau de l’écriture, des mots utilisés, vous restez fort pudique au niveau des émotions, des ressentis. C’est sans doute lié au fait qu’ils soient solitaires et qu’ils expriment peu leur ressenti. J’ai aussi eu le sentiment qu’il y avait une volonté de votre part de se concentrer sur la reconstruction, sur la difficulté, sur le concret. De ne pas partir sur une description émotionnelle qui prendrait trop de place.

Quand on aborde un sujet comme celui-ci qui est déjà tellement sensible, il faut être très vigilant aux mots utilisés sinon le pathos dessert l’histoire. Les personnages ne peuvent pas être pathétiques. Il n’y a jamais de complainte. Il y a une très grande intériorité.

Les jeunes rencontrés et ayant fait la traversée ne vous raconteront jamais ce que c’est que le voyage si vous ne les interrogez pas. C’est un acte d’une très grande générosité quand ils le font.

Ce qu’ils vous racontent est juste intenable. Vous ne pouvez pas y aller avec vos gros sabots. Ils se retrouvent eux aussi devant cette grosse difficulté quand ils sont face à quelqu’un qui doit les évaluer.

Comment raconter ce que vous avez vécu? Comment évoquer le copain que vous avez laissé dans le désert? Comment? Vous n’avez juste pas du tout envie.

Vous ne connaissez pas la personne qui est en face de vous. Vous savez que vous allez vous mettre à chialer. C’est juste impossible. Du coup, leurs récits sont très lisses.

Si vous n’allez pas un peu chercher, ils ne vous raconteront pas. La pudeur est dite dans les silences. Nous sommes tous incapables de parler de choses qui nous ont fait souffrir.

Ce que vous dites évoque chez moi « La carte postale » d’Anne Berest. Dans ce récit, la grand-mère de l’autrice survivante de la shoah tait à sa descendance son histoire et celles de sa famille pendant la guerre car pour elle, c’est impossible d’exprimer le traumatisme. C’est trop douloureux. En vous écoutant, je repense aussi à ce qu’une de mes cousines instit maternelle a vécu avec des enfants syriens. Lorsqu’un hélicoptère ou un avion passait au dessus de l’école, certains enfants se mettaient en boule dans la cour de récréation. D’autres enfants avaient tous le même nom et le même prénom parce que les passeurs avaient vendu à leurs parents une nouvelle identité. Ces enfants et leurs parents en ont perdu jusqu’à leur propre identité.

On ne mesure pas l’impact de la migration sur les migrants. La question de l’identité est très importante. Quand vous avez tout perdu, les photos de votre famille, même votre nom que l’on vous contraint à changer…à quoi ça rime de ne pas entendre, de ne pas être capable d’accueillir dignement ces gens?

Ils ont tellement dû mentir pour arriver jusqu’ici que quand ils sont enfin arrivés, ils continuent leurs mensonges par peur de devoir retourner au point de départ.

Ils ne savent jamais ce qu’ils ont le droit de dire. Ils sont d’office présumé menteurs. C’est comme l’histoire des tests osseux que tous les gamins passent… Ils ne sont jamais présumés innocents. L’accueil qu’on leur fait est quand même spécial.

Dans « Les exilés » vous racontez cet accueil. La manière dont vous le traitez m’a touchée. Il est incroyable d’avoir d’une part l’hypocrisie de ratifier des traités qui garantissent les droits humains et les droits des enfants et d’autre part de tenir des propos comme de nettoyer la jungle de Calais au Karcher par exemple et d’adopter des comportements qui sont en opposition avec ces fameux droits.

Ce vocabulaire rentre dans la normalité. Cela m’effraie. Cela m’a poussé à terminer le roman pour qu’il sorte avant l’élection (présidentielle). Nous acceptons des choses qui sont juste inacceptables. Il y a une espèce de basculement de la société. Ce livre était une façon de remettre les pendules à l’heure, de poser la question de savoir quelle société nous voulons. Quelle est la société que nous construisons? Pensons-nous vraiment pouvoir continuer à vivre sous cloche. Est-ce vraiment la solution?

Nous pensons vraiment que nous pouvons faire abstraction de flux migratoires qui arrivent dans nos pays, qui sont incontrôlables. Au lieu de mettre en place un système de régulation juste et respectueux, nous faisons de mauvais choix…

Voilà…De toute façon, laisser mourir des gens ou condamner les gens qui les aident, qui les accueillent simplement chez eux, c’est intolérable.

Mettre en place des politiques, une organisation, oser se mettre d’accord ok mais il y a quelque chose qui est profondément hypocrite. En termes de droits humains, c’est tout simplement inadmissible.

Après, il y a la question du travail. Quand on regarde les mineurs accompagnés, c’est une force de travail qui est impressionnante. Ces jeunes sont volontaires. Ils sont prêts à faire n’importe quoi. Pourquoi se priver de ces bonnes volontés.

Basiquement, économiquement, il y a des secteurs qui manquent de main d’œuvre. Il y a quelque chose que je ne comprends pas bien dans le système actuel. Comme, si nous, citoyens, nous ne pouvions pas nous dire qu’au fond, nous ne vivrons pas plus mal si ils sont là, qu’en les intégrant, cela passera mieux. Nous sommes en capacité de mettre cela en place.

Clairement! En Belgique, nous avons toujours été au croisement de différentes puissances. Déjà avant l’an mil, nous étions à la croisée de tous les chemins. Notre population est de toute façon de par notre histoire, une population brassée.

En quoi le brassage est-il devenu tout à coup un problème?

Peut-être qu’au niveau politique, certains choix ont provoqué l’isolement?

Il n’y a pas une parole forte qui dit que l’immigration n’est pas un problème. En changeant la façon de l’aborder, on peut en changer la perception. Il faut du courage pour avoir cette parole-là. Personne n’ose l’avoir.

Lors de la préparation du livre, vous avez eu des contacts avec ces jeunes. Est-ce que quand vous vous êtes rendu compte des failles du système, avez-vous demandé pour avoir un contact avec toutes ces administrations, avec cette lourdeur administrative?

Oui oui!

Ils vous ont entendu? Ils ont répondu à vos questions?

Pour le cas d' »Ibrahim », ils m’ont dit qu’il mentait alors que les tests osseux lui donnaient raison. Ils prétendaient ne pas avoir le même son de cloche que moi. J’ai eu accès aux documents de l’avocat. Leur défense ne tient pas. Il ne s’agit que d’une question de chiffres et d’argent. Le problème aussi est de savoir sur quelle administration repose la responsabilité de ces jeunes. Cette gestion est certainement beaucoup trop lourde pour cette administration-là.

Il est important je pense de préciser qu’il y a certainement de gens qui font très bien leur job dans ces administrations. En France, c’est sur une seule administration que repose la responsabilité de décider qui accueillir ou non?

Oui! Il s’agit de l’aide sociale à l’enfance. Je ne suis pas certaine qu’ils soient outillés pour cela. Cette tâche est très lourde pour eux. Les éducatrices ont énormément de gamins à devoir aider. Je voulais mettre en lumière et non accuser.

Là où pour moi, ça ne va pas, c’est quand l’aide sociale à l’enfance appelle la police pour récupérer les gamins alors qu’ils sont sensés les protéger. Là pour moi, ça ne fonctionne vraiment pas.

Par contre, j’entends parfaitement bien que ce soit très très compliqué pour eux à gérer. Les associations proposent sans arrêt de collaborer et elles ont beaucoup de mal à être entendues. Pourquoi la société civile ne vient pas en renfort?

On comprend bien que l’état ne peut pas tout faire. Nous sommes en capacité de le faire, nous l’avons vu avec l’Ukraine. Pourquoi ne sommes-nous pas capable de le faire avec les mineurs? Avec ceux qui ont le plus besoin de protection?

La politique choisie est celle de dire « Vous n’êtes pas les bienvenus » et de les refouler au lieu de se mettre d’accord avec les associations pour essayer d’accueillir le mieux possible, de créer des projets de vie pour ceux qui sont là.

Et aussi de créer des ponts entre les villes qui ont tendance à accueillir plus parce qu’elles sont à proximité de frontières ou autres et d’autres endroits en France?

Maintenant, il le font, ils envoient les gamins ailleurs. Mon intention n’était pas de critiquer absolument l’administration…

Bien entendu. Cependant, le lecteur sent un constat amer.

Oui, il y a un agacement quand on met en péril, quand on fragilise à ce point des jeunes qui sont déjà extrêmement fragilisés parce qu’ils sont arrivés jusque là. C’est cela qui me met très en colère. On a l’impression que le système va les achever. Et c’est vrai! Psychologiquement, nous les achevons. Ce n’est pas tolérable!

Votre roman est emprunt d’humanité. Il transpire même d’humanité envers chaque personnage. Aussi bien d’Ibrahim vers Isabelle, d’Isabelle vers Ibrahim, de tous ces gens autour d’eux qui les aident et qui les portent sans poser de question. Ca c’est épatant. Cette aide gratuite est même encore plus impressionnante vis à vis d’Isabelle. Car elle a le choix de ne pas devoir se justifier alors qu’elle craint cette justification.

A un moment donné, Isabelle se demande pourquoi elle doit porter toute seule le poids de cet enfant. Elle est en colère contre ça. Prendre un jeune en charge comme elle le fait est une grosse responsabilité. Mais la situation d’Ibrahim est intolérable alors elle y va au risque de ne plus pouvoir se regarder dans le miroir.

Bien entendu, dans mon livre, je dénonce certaines choses mais l’intérêt que je portais allait plus vers la résilience. Ce que les personnages construisent ensemble et ce qu’ils sont capables de mettre en œuvre est ce qui m’intéresse dans l’écriture. C’est ce qui nous tient ensemble, ce qui fait société, ce en quoi je crois, ce qui a du sens dans l’existence.

Dans ce roman, le lecteur trouve vos valeurs! Vous pourriez écrire sans ces valeurs derrière?

Non, je ne pense pas. Je crois que ce serait compliqué. Après, ça peut être des valeurs humaines plus intimes. Dans une période où nos sociétés sont extrêmement fragilisées à tous les niveaux, remettre la question du sens au cœur du débat et de la solidarité, de choses qui ne sont pas valorisées du tout.

Ce n’est pas que ces valeurs n’existent plus, elles ne sont plus mis en avant.

C’est ce qu’on disait tout à l’heure mais pourquoi l’état ne nous dit pas: « Nous avons besoin de vous. » comme ils l’ont fait avec l’Ukraine. Pourquoi on ne nous dit pas » Le monde ne va pas très bien, voilà ce que nous pouvons faire parce que nous ça va pas si mal ici quand même, finalement ». Nous l’avons vu aussi avec la crise covid comme nous avons été en capacité de rebondir. Il faut arrêter d’être nombriliste. La solution n’est pas de se mettre sous cloche.

Si je prends le personnage d’Isabelle, je me dis qu’elle n’a pas vécu ce que vit ou a vécu Ibrahim entre le moment où il a quitté son village et le moment où il arrive en France. Pourtant, ce qu’elle a vécu est très douloureux et peut mettre quelqu’un à terre également. Il y a pour moi un parallèle entre la chute que nous, qui avons tout, pouvons vivre et puis la chute de quelqu’un qui n’a rien, qui se vide et s’épuise de sa substance pour arriver à acquérir ce que nous avons … Voyez-vous ce lien?

Isabelle n’a plus rien à perdre.

Ibrahim part de son village en se disant qu’il n’a rien à perdre et finalement, au fur et à mesure de la lecture, le lecteur réalise qu’il a tout perdu.

En tant que citoyenne et mère de famille, je n’ai pas eu le courage d’installer ce jeune homme à la maison (celui aidé pendant le covid). J’ai eu peur pour l’équilibre de notre famille. Je m’en suis terriblement voulu après au regard de ce qu’il s’est produit. C’était ce que je devais faire…Quand est-ce qu’il faut passer le cap? Il y a des bénévoles qui font un travail incroyable, qui accueillent chez eux et qui n’ont pas besoin de vivre un drame pour le faire. Quand est-ce qu’on est capable de vraiment y aller? De vraiment aider quelqu’un? C’est ça la question. Ce n’est pas si facile. Je n’ai pas la réponse.

Peut-être qu’être fragile, qu’être justement à vif permet de ressentir la souffrance de l’autre?

C’est pour cela que le personnage d’Isabelle est dans cette situation. Quand tu n’as plus rien à perdre, tu y vas et tu rencontres qui tu rencontres. Il se tisse ce qui doit se tisser. La page est blanche. Faut-il être des pages blanches pour être en capacité de voir la souffrance et de tendre la main?

Grande question…

Un autre point interessant du personnage d’Isabelle est qu’elle vient de la campagne. Elle a grandi dans une ferme. Mine de rien, c’est un exil également. Quitter sa ferme pour la ville. Isabelle a fait la même chose d’Ibrahim. Elle a quitté sa famille, son village pour un ascenseur social. Cette décision l’a coupée des siens. Là aussi, il y a un parallélisme. Isabelle est capable de comprendre Ibrahim parce qu’elle a vécu la même chose que lui. La difficulté quand tu arrives à Paris. Le mal au ventre , la peur, l’inconnu…elle l’a connu. A un degré moindre bien sûr.

Vous êtes productrice d’événements culturels. A quel moment y a-t-il eu la bascule entre votre métier et l’écriture? « Les exilés » est votre troisième roman.

Ca s’est fait progressivement. Je continue à produire. J’ai écrit des films documentaires. Mon mari réalise des films documentaires. J’ai beaucoup écrit avec lui. Depuis toujours, je sais au fond que ce qui m’intéresse vraiment c’est l’écriture. C’est le roman et c’est donner une forme à une histoire. Trouver la forme d’une histoire. Ce n’est pas si simple mais c’est ce qui est passionnant. Je l’ai fait avec mon premier livre « Avant qu’elle s’en aille » qui est un roman autobiographique. J’y raconte l’histoire de ma famille avant que ma mère ne perde la mémoire. Je fais des aller/retours entre hier et aujourd’hui. Il y a aussi une famille avec des engagements, des valeurs fortes. Une famille multiculturelle où l’exil a sa part. Ce qui me passionne dans l’écriture est de donner forme à l’histoire.

Sinon la lecture fait partie de votre vie?

Oui! Quand j’étais enfant, je détestais lire. C’était la corvée quand on m’offrait un livre. Je disais « Ah non…encore… ». Puis, à l’adolescence, j’ai découvert la lecture. J’avais vécu un deuil. C’était un moment difficile. La lecture m’a permis de comprendre que je n’étais pas seule, qu’avec les mots, il était possible de transmettre des choses très fortes, des choses que je ressentais et qui pouvaient être partagées. La lecture a été la plus belle découverte de ma vie.

C’était quel livre?

Il y en a eu plusieurs. Il y a eu « Madame Bovary », j’avoue. Il y a eu toute une période où j’ai lu Nina Berberova et j’étais fascinée. Je me suis surtout rendu compte de la portée que pouvaient avoir les mots.

Et la construction de soi en regard ou en miroir…Vous avez découvert le pouvoir de la lecture?

Oui c’est ça.

Avez-vous un livre de chevet? Un livre qui vous accompagne?

Non, je n’en ai pas. Je suis très éclectique dans mes lectures. Je ne pourrais pas vous en citer un comme ça.

Et pour le moment c’est lequel?

Alors pour le moment, j’en lis deux. Je suis justement en pleine lecture de Mona Chollet (Sorcières, Réinventons l’amour). Un livre sur le féminisme très inspirant. Je le lis par bribes. Je lis aussi un livre écrit par le prof d’histoire de ma fille sur le vélo. Je lis ces deux livres-là. Il y a des auteurs qui ont eu un rôle plus important dans ma vie mais je ne peux pas vous en citer comme ça. Il y a Annie Ernaux. Je la cite beaucoup parce qu’elle est vraiment une source d’inspiration. Il y a beaucoup de jeunes auteurs qui ont beaucoup de talents. Je lis beaucoup de littérature contemporaine.

Avec une touche de féminisme?

Oui! Je trouve qu’elles assurent. Elles écrivent bien.

Il y a une libération de la parole.

Vous trouvez aussi? Les écrits sont souvent très puissants.

Mes filles de 15 et 21 ans portent très fort leur féminité. Nous sommes dans une période où les (jeunes) femmes ont besoin d’égalité.

Je partage ce constat également. Mes filles ont presque le même âge. Elles sont bien plus loin que nous.

Pourtant, j’avais déjà un peu l’impression d’être plus loin que ma mère quand j’avais leur âge.

Bien sûr mais elles, elles nous ont dépassées ces dernières années avec les révélations #metoo. Elles ont franchi le cap. Nous, on enterrait encore un peu.

On se disait que c’était pas si grave...

C’est ça…

Beaucoup d’hommes de 40, 50 ans disent encore que la femme l’a cherché

Non, là, maintenant, ce genre de chose ne peut plus passer. Maintenant, c’est une mauvaise période pour les hommes. Il y en a plein qui sont super cleans et qui n’ont jamais mal agi.

Pas de projet d’écriture sur un thème féministe?

Non. Il y a une écriture en cours. Cela fait quelques années que je travaille sur la confrontation entre une famille de citadins qui arrivent à la campagne et les autochtones. Les élections m’ont beaucoup interpellée. Ce vote massif pour Marine Lepen dans les campagnes alors que les villes ont voté autre chose mais certainement pas l’extrême droite. Il y a un clivage qui s’est installé et qui est très problématique. La société ne fait plus vraiment corps. J’aimerais trouver une forme, un récit qui mettrait en confrontation ou en coexistence des gens venus de la ville et de la campagne.

J’ai hâte de découvrir cela! Merci pour vos partages! C’était vraiment très intéressant.

Littérature

Entretien avec Laura Trompette: « Pour moi c’est important de respecter la part de lumière et d’ombre de chacun. »

A la fin de notre première partie de printemps, le dernier jour avant la dernière offensive de l’hiver, j’ai eu la chance de croiser la route d’une autrice française qui écrit avec ses tripes et partage avec ses lecteurs ses convictions les plus profondes…

J’ai donc croisé la vie de Laura Trompette un lundi après-midi ensoleillé dans un hôtel bruxellois plein de charme. Endroit que je ne connaissais pas, havre de paix en plein cœur d’un des quartiers les plus fréquentés de la capitale.

J’étais un peu impressionnée et stressé par cette grande première car oui, avant cette rencontre, j’étais forte de mes nombreux live interview sur #bookstagram mais je n’avais jamais fait d’interview en face to face…

Une très belle première expérience qui m’a comblée…et finalement, tu sais quoi…ce n’était pas une interview, c’était une réelle rencontre entre deux femmes. La première qui écrit et la seconde qui s’émerveille à chaque fois un peu plus de la force de ceux qui écrivent, de leurs motivations et de leurs parcours.

Huit battements d’ailes est déjà dans les rayons de vos librairies.

Tu le sais surement, si tu as lu ma chronique sur « La révérence de l’éléphant » sur Insta et sur « Huit battements d’ailes » ici même sur ce blog, que je n’étais pas spécialement pressée de découvrir le dernier roman de Laura sorti en mars aux éditions Charleston…

En effet, « La révérence de l’éléphant » avait été une bonne lecture sans plus et du coup, je me disais que ce dernier roman n’était pas une priorité…Les petites surprises de la vie ont fait que je l’ai dévoré en un week-end et que ce fut un coup de cœur.

Avec ma franchise habituelle et après les présentations, j’ai donc démarré l’entretien en expliquant ce ressenti… Toujours ce besoin de me justifier ! J’avais pourtant préparé de manière très scolaire (vieux réflexe d’instit) mes petites questions…

Et j’ai commencé par dire ça…

J’ai lu votre roman précédent et ça n’a pas été le coup de cœur. J’avais entendu autour de moi sur les réseaux beaucoup de coup de cœur et tout ça… Pour moi ça n’avait pas été le cas. J’avais ressenti une distance au niveau des émotions et des sentiments.  C’est un élément important pour moi.

Alors là, c’est vraiment une question de ressenti. Pour moi, il n’y a pas de distance. Chacun appréhende les choses à sa manière. Il y a des gens qui ont pleuré et qui ont été bouleversé.

Mais bien sûr parce que je l’ai lu en lecture commune et on avait toutes un ressenti différent. Donc comme quoi je pense que ça dépend aussi du moment de lecture, de son état d’esprit. Enfin de plein de choses.

Entre ce que nous, auteurs, nous mettons dans un livre et la façon dont c’est reçu, parfois c’est reçu d’une manière très différente de l’intention qu’on a mise.  Dans « La référence de l’éléphant », je voulais laisser la place à l’émotion du lecteur et de la lectrice.  Je ne voulais pas tout lui donner. Il fallait qu’il fasse sa part du travail et qu’il puisse accompagner Marguerite dans son voyage.

En revanche ça, c’était super juste ! Du moins pour moi… Quelques mois avant ma lecture, ma maman avait accompagné son papa en fin de vie en maison de repos (EPAD en France). Le chemin de mon grand-père a vraiment été très douloureux et très compliqué.  Du coup, j’ai vraiment apprécié tout cet aspect du livre qui va vers un retour à l’humanité. C’était très beau et très fort, ce parallèle entre l’éléphant et Marguerite.

Chacun a son monde qui rétrécit en fait. C’est un parallèle entre le monde des éléphants qui rétrécit en Afrique et puis le monde de Marguerite qui rétrécit dans son EPAD

J’en étais restée sur ces ressentis et puis j’ai découvert ce week-end « Huit battements d’ailes » et là, j’avoue, je me suis pris un peu une claque.

Merci.

Je suppose que l’on doit beaucoup vous parler du personnage de Judy ?

Pas tant que ça aujourd’hui. C’est marrant parce que tout le monde me dit « On doit beaucoup vous parler de tel ou tel personnage » mais en fait il y a des questions que l’on pense que l’on me pose beaucoup…alors que pas du tout.  Paloma avant vous m’a par exemple demandé « On doit beaucoup vous demander quel est votre personnage préféré » … J’ai répondu non, on ne m’a pas encore posé la question.

Je trouvais le personnage de Judy hyper intéressant.

Les lecteurs et des lectrices m’ont beaucoup parlé de Judy. Là je parle plus des journalistes.

Là, moi je suis plutôt lectrice. Je suis institutrice de formation. Mon métier n’est pas du tout le journalisme. Pour en revenir à Judy, je la trouvais hyper intéressante parce que justement elle ne démord pas de ses principes. Son personnage représente la femme forte, carriériste qui suis ses convictions quoi qu’il en coute. Pour moi, c’est elle qui boucle le lien entre les huit personnages féminins.

Judy c’est un peu l’anti-héroïne. En même temps, comme je dis toujours, je n’aime pas avoir un traitement manichéen dans mes livres. Pour moi c’est important de respecter la part de lumière et d’ombre de chacun.  En général, il y a toujours un peu des 2 même si le dosage n’est pas le même partout. Judy est un personnage qui vient servir le propos mais d’une autre manière, en étant justement aux antipodes de quelqu’un comme Magali ou aux antipodes de quelqu’un comme Raphaela.  C’est important aussi de la faire exister parce qu’à travers son existence dans le roman, elle porte un autre pan du propos.

Je vous suis déjà depuis un petit temps sur Instagram où on voit surtout vos activités d’autrice, de romancière, les sorties de vos romans.  Hier en préparant l’interview, j’ai effectué quelques recherches sur internet et je suis tombée sur votre page Wikipédia. Là, je me suis rendu compte que Laura Trompette n’était pas juste quelqu’un qui écrit des livres… Alors qui est Laura Trompette ?

J’ai commencé à écrire quand j’avais 8 ans.  J’ai toujours voulu faire ça.  Je suis passé par des tas d’autres choses avant.  J’ai gagné un concours d’écriture lancé par Patrick Poivre d’Arvor quand j’avais 21 ans. Ce concours a été vraiment le moment de bascule où je me suis dit que j’avais peut-être le droit d’écrire.  J’ai arrêté des études de droit et de langues. Ensuite, j’ai fait pas mal de choses différentes parce qu’écrire chez soi c’est une chose. Oser présenter un livre à un éditeur, c’en est une autre. Rencontrer le bon éditeur, au bon moment, quand on est prêt, quand l’éditeur est prêt à accueillir ce qu’on a c’est encore différent.  J’ai écrit avant le premier livre qui a été publié.  Il y a des choses que je n’ai pas assumées à une certaine époque. Finalement, j’ai été journaliste. J’ai été attachée de presse.  J’ai cofondé un site internet. J’ai fait des chroniques à la radio de bouquins. J’ai fait plein de trucs différents.  Aujourd’hui, je ne fais qu’écrire. Je n’écris pas que des romans. J’ai écrit pour un jeu vidéo qui s’appelle PCI agent qui est très chouette.  J’ai écrit et j’ai travaillé sur plusieurs séries mais malheureusement c’est un domaine on ne peut pas dévoiler les choses à l’avance. Je ne peux absolument pas en parler mais je travaille sur plusieurs séries.  C’est aussi pour ça que là, je ne suis pas dans une nouvelle entreprise d’écriture. Je suis essentiellement écriture. L’écriture me définit un peu en tant qu’être humain.  C’est mon activité.

Lorsque l’écriture s’est imposée à 8 ans, est-ce à la suite d’une prise de conscience ? D’un événement ?

Je n’ai pas eu une enfance malheureuse dans le sens où en famille, avec mes parents et ma sœur tout allait bien. Cependant, j’ai eu une enfance très compliquée à l’école. J’ai été victime de harcèlement scolaire très tôt en primaire et c’était assez violent. Il y a eu des coups. Il y avait une mise à l’écart et ça a duré pendant une partie de mon adolescence. Je me souviens de choses de façon très précise. J’ai une mémoire un peu particulière et je raconte toujours cette même histoire de moi qui est dans un bus. On est en pleine sortie scolaire. A cette époque-là, j’élevais des vers de terre dans ma chambre.  Mes passions ne sont pas celles des autres. Il n’y a personne à côté de moi dans ce bus.  Je me suis mise à écrire sur une pochette cartonnée qui a été distribuée pour la sortie scolaire.  Au départ, j’ai aussi essayé de dessiner au départ.  Mais je n’avais aucun talent pour le dessin mais alors vraiment aucun ! L’écriture a débuté comme ça. C’est devenu vraiment une activité régulière à 11 ans.  J’écrivais de façon quasi quotidienne.  J’écrivais en classe.  Je me faisais virer parce que j’écrivais en classe.  Enfin ça c’était surtout en seconde bien après. J’ai le souvenir d’une prof d’espagnol qui m’a chopé le poème que j’étais en train d’écrire. Très probablement encore un sonnet en alexandrins parce que j’étais passionnée par ça à cet âge-là. Elle m’a déchiré tout le truc.  Ça a été un petit combat entre elle et moi qui s’est soldé par 2h de colle.

Deux heures de colle avec un travail à la clé ou bien en écriture libre ?

La prof m’a bien mise les deux heures de colle et en fait, ma prof de français qui est devenue une amie et qui est toujours dans ma vie aujourd’hui m’a sauvée de ces 2 heures de colle.

Quand je regarde un peu votre biographie, je vois une certaine évolution dans l’écriture ou en tout cas dans le style et le message transmis.  

Je ne sais pas si c’est une évolution.  Bien sûr, il y a une évolution dans mon écriture et  fort heureusement. L’écriture est aussi une discipline, un travail, une gymnastique. Souvent quand les gens me demandent comment on fait pour écrire un roman, je leur dit : « On écrit, on travaille, on joue avec les mots ».  Il y a aussi eu chez moi une volonté d’exploration, un besoin d’exploration même. Le roman que j’ai publié à 28 ans, je l’avais dans le ventre depuis mes 18-20 ans. Il n’avait pas cette forme exacte.  J’avais besoin de donner la parole à 2 femmes sur un plan sexuel. C’était important pour moi que 2 femmes puissent s’exprimer librement, crûment, sexuellement. C’est pour ça que j’ai fait le choix d’écrire mon premier roman « Ladies’ Taste ». Il a été catégorisé romance érotique ou je ne sais quoi.

C’était l’époque aussi de « 50 nuances de Grey » et autre…

Oui mais pour moi ce n’était pas ça.  Non ! Ce n’était pas le sujet. Mon roman a été associé à cette mouvance. Bien sûr que c’est un livre qui porte dans son sein beaucoup de légèreté et qui est un divertissement. Pour autant, ce qu’il y avait derrière, chez moi, c’était une manière aussi de donner la parole sexuelle et crue à des femmes. C’était à dessein, je voulais ça. D’ailleurs, dans des interviews, il m’a été demandé comment on assumait d’écrire aussi crûment sur le sexe quand on est une femme.  Ce n’était pas de la provocation. Je voulais montrer que c’était possible point, c’est fait.

Après cette série de romans, il y a eu « C’est toi le chat » qui est dans un genre différent appelé feel good. Moi je ne sais pas, les catégorisations m’exaspèrent. Ce n’est pas mon truc. Je ne range pas les trucs dans des rayons. Il y a des gens qui font ça très bien.  J’écris parce que j’ai quelque chose à dire ou parce que j’ai envie d’explorer un terrain. J’avais très envie de donner la voix à un chat depuis longtemps.

Dans la série « Ladies’ Taste », il y a une des 2 héroïnes, Crystal, qui a un chat et en écrivant des scènes avec ce chat, je me suis dit que j’irai plus loin un jour.  J’allais faire d’un chat, un narrateur. C’est comme ça qu’est né « C’est toi le chat ». Ce roman aborde aussi la vie d’une petite fille qui subit un harcèlement scolaire assez dense. Cette petite fille n’est pas tout à fait comme les autres intellectuellement. C’est un autre sujet très important pour moi.

Ensuite, j’ai eu envie, enfin je fais des bons hein, je ne vous les cite pas tous !

Ensuite, j’ai eu envie de parler de la dualité de l’être humain et du fait qu’on ne connaissait pas toujours exactement le pile et le face de la personne avec laquelle on vit. De cette idée et de cette volonté de parler de la dualité de l’être humain est né « Asphyxie » qui se trouve être un thriller psychologique.  Pourquoi ? Je ne sais pas.  Je ne me suis jamais réveillée un matin en me disant je vais écrire un thriller.  J’ai écrit un thriller car les émotions que j’avais à véhiculer à ce moment-là ont pris la forme d’« Asphyxie ». On y est à la fois plongé dans la vie d’un couple, dans la tête d’un tueur en série et dans la tête d’une enquêtrice à la brigade criminelle de Paris. Mes émotions se sont exprimées comme ça.

Il est vrai que je fais partie des auteurs qui ont fait vraiment des bonds dans les genres. Aujourd’hui, j’aspire à écrire de la littérature. Quelque part, ce n’est pas un hasard.  Il y a toute cette palette qui est en moi et qui a eu besoin de s’exprimer.  J’ai toujours dit, par exemple, que je n’écrirai jamais de roman historique. Qui sait ?  

Dans tout ce que vous venez de dire, je comprends à présent que vous n’êtes pas attachée à un style ou un genre. Peut-on dire que vous écrivez pour mettre en avant et dénoncer un ou plusieurs de vos valeurs qui sont bafouées par la société, un groupe de personnes ou même un individu ?

Oui, oui, bien sûr !  C’est un mélange de choses.  Premièrement, comme dit précédemment, je suis une éponge. Je bois le monde d’une façon très particulière.  Il y a souvent un trop plein en moi. C’est très compliqué à gérer. Il faut que ça sorte et le moyen d’expression est l’écriture.  

Ensuite je suis quelqu’un qui a un naturel assez révolté. Il y a des choses que j’ai envie de combattre ou à l’inverse de défendre. C’est très présent en moi aussi. Il faut que ça s’exprime notamment sur la cause animale qui me tient énormément à cœur. Le roman est un fabuleux vecteur pour faire ça.

Finalement, il y a ces rencontres, ces émotions que j’ai en moi, ces paysages et tout ce qui peut construire une histoire qui arrivent autour de tout ça et qui l’enrobe et qui fait un roman.

Lors de mes recherches, j’ai écouté une petite capsule sur Youtube où le journaliste faisait allusion à la présence du digital dans vos livres. Il est vrai que dans vos deux derniers romans, le digital et les réseaux sociaux sont présents. Qu’en pensez-vous ?  Vous définissez vous comme quelqu’un de digital ?

C’est une question très compliquée. J’ai longtemps signé « Digital Girl » parce que dans toutes mes casquettes, j’ai dirigé les raisons de certaines personnalités. Aujourd’hui, je vais être honnête, ça me dépasse un peu. Ça va loin. Les réseaux sociaux sont un formidable outil de communication quand ils sont utilisés à bon escient et qu’ils permettent de créer des mouvements. Ils permettent de faire se rencontrer des gens. Dans ce contexte, ils sont un formidable outil. A côté de cela, je pense aussi que quand je croise les gens qui sont le nez sur leur téléphone et qu’ils ne se regardent plus, ça va trop loin.

D’ailleurs j’avais été frappé pendant le confinement quand j’allais promener mon chien en ce moment où j’avais donc le droit de sortir. Quand j’allais promener mon chien, je me disais que c’était incroyable car c’était la première fois que les gens se regardaient. Je m’explique, personne dans la rue n’était sur son téléphone.  Les gens se regardaient, ils se souriaient. En plus, au départ, on n’avait pas les masques dehors.  Il y avait dans les échanges de regards un surplus d’humanité qu’on avait un peu perdu. On l’a d’ailleurs complètement reperdu depuis.

Je pense que nous sommes un peu trop esclaves des réseaux sociaux.  En même temps, ce serait hypocrite de ma part de les critiquer puisque je m’en sers et que j’en ai besoin dans mon métier pour communiquer avec les gens.  C’est très important. J’ai mes limites là-dedans. Cela dépend de ce que l’on en fait.

« Huit battements d’ailes » est un pan de vie durant le confinement. Je suppose que ce confinement a dû être très dur à vivre pour devoir le coucher sur papier. Était-ce une soupape pour vous de faire vivre à différents personnages ce moment éprouvant ?

 Je sais qu’il y a des écrivains, et je ne les critiques pas, qui on choisit de se raconter pendant le confinement en live, de raconter leur propre confinement. Jamais je n’aurais fait ça.  C’est mon choix. Je respecte le leur. J’avais plutôt envie d’explorer de manière non pas universelle parce que j’ai 8 personnages et que ces 8 personnages ne sont que ce qu’ils sont. Mais j’avais envie d’aller ouvrir des fenêtres, d’aller regarder comment ça se passait ailleurs. J’avais une certitude : ce même événement, qui impactait la moitié de la planète au fil des semaines de la même manière avec cette décision de confiner dans les différents pays, n’allait pas du tout avoir le même impact selon où on était, qui on était, comment on était considéré, avec qui on vivait et cetera.

Mon obsession n’était pas de raconter ce que moi j’avais pu ressentir mais plutôt d’explorer ces différences.  Un même événement ne sera pas du tout vécu de la même manière. Dans ce livre, il y a la parole aux victimes. Il y a la parole aux personnes qui se trouvent sur le chemin des victimes et qui tentent d’aider, qui sont impuissantes. Il y a la parole aux personnes peuvent exprimer à ce moment-là un courage incroyable. Ce livre était une manière de leur donner à toute une voix et certainement de mettre ma propre voix là-dedans par rapport à mon propre confinement.  Ça n’a jamais été mon propos.

Je ne voyais pas votre livre comme cela. Je le voyais plus comme l’exutoire en gardant sa réserve et distance nécessaire.

Une distance qui ne veut pas dire que j’ai de la distance avec mes personnages. Dieu sait que j’ai fait corps avec chacune et plus avec certaines comme Kirsten. Elles m’ont grignotée de l’intérieur. C’est évident là. Mais oui c’était une manière de parler de ce qu’on a tous vécu.

En refermant le livre, j’avais le sentiment que chaque personnage était à un moment ou à un autre dépendant de ce système créé par les Hommes, jusqu’à même en être parfois victime. Magali, par exemple, qui se pose beaucoup de questions avant d’agir et qui craint de perdre son emploi par exemple.  

Je ne l’ai vu comme ça moi Magali. Le personnage d’Etienne (le patron) n’est pas un mauvais bougre. Pas du tout. Au contraire, c’est quelqu’un qui a tendu la main à Magali dans un métier d’homme. Il se trouve confronté à une décision importante que je ne peux évidemment pas spoiler.  

Je n’ai pas voulu montrer sa défaillance à lui mais bien son courage à elle à ce moment-là. Elle s’autorise à se sentir pousser des ailes alors qu’elle a une personnalité plutôt réservée. Elle se sent pousser des ailes et elle se dit que ce qu’elle est en train de défendre est plus grand que ce lien de subordination avec ce patron.  Patron, qui par ailleurs, est plutôt bienveillant.

Je n’ai pas du tout ressenti Etienne comme un prédateur. J’ai plus eu l’impression que Magali devait se battre et n’avait pas le droit à l’erreur. La décision qu’elle a prise d’aider une autre personne était pour elle un dilemme et un risque de perdre un emploi dans lequel elle s’épanouissait. Quand j’y repense, j’ai eu ce sentiment pour chaque personnage. Toutes à un moment ou un autre, elles ont été a été victime du système. Chacune a poursuivi son chemin en mettant parfois de côté au plus profond d’elles-mêmes ce qu’elles ont vécu.

Bien sûr et c’était le but. J’ai réagi un peu fortement en vous disant qu’elles ne sont pas toutes victimes d’un homme ou elles n’ont pas toutes des problèmes avec l’homme. Je cite des montagnes choses.  A travers ces 8 femmes, il y a une palette d’évènements, une palette de sentiments, une palette de ressentis…

Pour moi, c’est très important de ne pas diviser.  Je ne me mettrai jamais contre l’homme. Je me positionne bien sûr contre les prédateurs. Je souhaite que les punitions soient bien plus graves. Il faudrait que plus jamais ce ne soit possible qu’un homme qui a violenté sa femme et qui finit en prison en sorte 3 mois après pour aller tuer sa femme.  Là est évidemment mon propos.

En revanche je trouve que nous avons plus intérêt entre femmes et entre hommes et femmes à ne pas se montrer du doigt mais plutôt à se serrer les coudes. Nous sommes tous des êtres humains. Ce n’est que dans cette humanité qu’on trouvera les clés.  Je ne veux pas écrire un pamphlet contre les hommes.  Je n’ai pas écrit un pamphlet contre la police non plus. Je pointe du doigt des comportements qui me semblent soit abusifs, soit complètement destructeurs.  

Pourrait-on dire que vos livres ont une connotation féministe ?

Je ne sais pas si on était dans une revendication féministe dans mes premiers livres (Ladies’Taste). On était dans la parole à la femme sur un sujet. Pour mes personnages et pour moi, j’ai beaucoup entendu encore une fois en interview : « Mais comment on peut parler aussi crûment de sexe ? ». Et pourquoi pas ?  Les journalistes auraient-ils osé poser la même question avec écrivain ?

On ne parle même plus de féminisme alors ? On parle plutôt de combattre le patriarcat et cette idée de main mise sur les femmes ?

Je ne combats pas l’homme.  Je ne rêve pas d’une société matriarcale comme chez les éléphants. Je pense que le chemin à faire est encore très long sur bien des sujets. A mon petit niveau, insignifiant, d’écrivaine, j’essaye de faire passer des messages sur les sujets qui me sont chers. J’apprends moi aussi des choses en écrivant.  Je réfléchis.

Une toute petite dernière question justement par rapport au personnage animal. Est-ce facile pour vous de décrire les émotions d’un animal ?

 Je ne sais pas si c’est facile d’écrire les émotions d’un animal. C’est en tout cas un exercice que j’aime faire ou que je m’impose. Evidemment c’était moins facile de rentrer dans la tête d’une ourse que d’un chat ou d’un chien.  C’est très important pour moi parce que ça ne compte pas moins que les émotions d’un être humain.  J’ai très peu parlé du personnage animalier sur mes réseaux sociaux parce que je voulais laisser aux lecteurs et aux lectrices la surprise. J’avais envie que le lecteur puisse découvrir ça et que ce ne soit pas dit. D’où mon silence à ce propos sur mes réseaux sociaux. La découverte pour le lecteur en sera plus grande.

Merci beaucoup Laura pour cette interview et mes questions parfois un peu franches.

J’espère que vous avez tout.

Oui oui j’ai de la matière. Il n’y a pas de souci. J’ai encore des questions mais j’en ai toujours 3 000 000 !